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Samedi 04 septembre 2010 - St Rosalie  

 
L'amour,ce nectar

Une nouvelle de Stéphanie Bellido
Illustrations Cécile Chopin


Comment ça va sur la terre ?  ça va, ça va, ça va bien.
 Et les nuages?  ça flotte.
 Et les volcans?  ça mijote. 
 Et les fleuves?  ça coule.
 Et le temps?  ça se déroule.
 Et votre âme?  Elle est malade.
(…)
Jean Tardieu.

« Redis moi que tu m’aimes, même si tu mens un peu, même si tu mens beaucoup… »
Chanson contemporaine.

« Avec ses quatre dromadaires, Don Pedro d’Alfaroubeira courut le monde et l’admira.
Il fit ce que je voudrais faire si j’avais quatre dromadaires. »
(…)
Guillaume Apollinaire.


L’amour de deux êtres, s’il n’a su s’accorder, s’apparente à la mort, une mort insidieuse, qui prend au fil du temps l’ampleur de l’agonie.
Ainsi pense Katleen, abasourdie par l’éclat qui vient de se produire entre elle et son mari, qui met fin à la scène en claquant la porte.



Ces disputes, de plus en plus fréquentes, la blesse profondément.
En leur temps, ils eurent défié vents et marées, dépassé les cyclones, combattu la distance, marché sur l’eau même! , juste pour savourer l’imminence de l’œil dans l’œil, les frissons du peau à peau, le délice sans nom de leurs lèvres qui se soudent, de leurs langues qui s’entremêlent…
A présent, de violentes altercations se déclenchent pour un oui pour un non, ils ne trouvent plus les codes de la communication, n’ont plus que l’énergie du reproche et du ressentiment.
Comment en sont ils arrivés là, à ce point de non retour qui la laisse anéantie?
Pantelante, elle tente de calmer un tremblement nerveux en fixant son esprit sur le tic-tac de l’horloge de la cuisine.
C’est un bruit rassurant, chaleureux, équilibrant, tel un appui mental.
Tic-tac, tic-tac, tic-tac…Katleen se raccroche à ce son ténu, bienveillant, et qui la berce dans sa solitude.
Elle se prend à penser: à l’amour, à la plénitude d’un rien, à la vacuité de tout…

Elle sent qu’elle entame un face à face avec elle-même, et son mari serait présent que ça n’y changerait rien!
Elle entre en introspection, ce temps hors du temps, un temps muet, distordu, immobile… et qui défile pourtant dans l’inlassable tic-tac.
Au cœur du silence, il passe, et ce temps qui s’entend, elle se prend à le craindre.



Au dehors rien n’a bougé, et pourtant elle perçoit que tout sera désormais différent, que « plus jamais ça ! ».
Car Katleen vient de comprendre qu’elle va quitter son mari, que l’aventure de sa vie prend sa source dans cette décision, que ce sera ardu mais salvateur.
Alors, elle se crée une île protectrice, avec sa conscience en guise d’océan.
Une île n’est possible que s’il y a présence d’eau: tout autant que la conscience, l’amour de soi est cette eau, précieuse et vitale à la survie de l’âme.
Passés le Faire et le Paraître, il reste l’Être.
Katleen décide de tenter le tout pour le tout afin d’être, enfin, qui elle est.
Mais qui est elle?
Une mère de deux enfants, une piètre mariée, déléguée aux relations humaines dans une banque paloise, vivant dans une maison trop grande une fois l’amour enfui…
Son mari lui reproche son manque de féminité, la voudrait plus attentionnée, certainement moins indépendante. Mais, sans bien le définir, quelque chose la bloque.
Mariée depuis douze ans, elle ne parvient pas à troquer le personnage qu’il connaît par cœur contre l’étrangère sexy qu’il réclame. Elle aurait l’impression d’être une putain, et cela la gêne d’être convoitée en tant que telle.
De toute manière, cela fait trop longtemps qu’ils sont plus co-locataires que couple, et si lui reste enhardi, force est de s’avouer qu’elle ne le désire plus, et qu’elle recourt à mille ruses pour repousser ses avances.
Elle ressent l’impératif besoin de vivre autrement, de renouveler l’air qu’elle respire.
Elle conscientise un manque qu’elle ne sait pas définir, a la certitude absolue de n’être point comblée, et refuse de tout son être de se contenter.

Elle se sait tout à la fois Janis Joplin et Mère Térésa, Droopy et Titi, passe aisément du rire aux larmes, se pose sans doute trop de questions,a le sens du détail, et appréhende le monde avec l’œil du cinéaste, de l’écrivain ou du photographe. Elle reconnaît que sa trop grande sensibilité n’est pas un avantage dans sa vie de couple, et qu’au bout du compte, elle ne comprend pas bien l’homme.



Les mains en conque autour de sa bouche, elle laisse échapper un cri, si strident de l’intérieur qu’il en est silencieux : JE VEUX VIVRE!
Au mur, son tableau préféré lui accroche l’œil et lui donne l’irrépressible envie d’y cueillir un coquelicot. Personne, pas même ses enfants, ne sait qu’elle possède ce don inouï d’attraper ce qu’elle veut dans les tableaux.
Katleen tend son bras vers l’œuvre et, comme par magie, la fleur se matérialise dans sa main. Toute à ses réflexions, elle tend distraitement sa main vers un autre tableau et en ressort le bras constellé de merveilleux papillons couleur soleil, qui, tout heureux de cette liberté inattendue, volètent gracieusement autour d’elle.
Alors, comme un flash, elle visualise Aurélie, et constate, à son grand étonnement, que tout en elle s’apaise brusquement.



Une très douce sensation de chaleur lui parcourt le corps.
Aurélie est une femme charmante et délurée rencontrée voilà huit mois dans un congrès sur le vin, la passion de Katleen. Depuis, elles se retrouvent une fois par semaines au « vin sur vin » pour papoter autour d’un bon verre, et sont devenues très amies.
A bien y réfléchir, Katleen se rend compte que cela fait des siècles qu’elle ne s’est pas sentie en telle harmonie avec un être humain. Après coup elle se rappelle les battements de son cœur à l’approche de ses rendez-vous avec Aurélie, et ce qu’elle sent poindre en elle l’affole et l’excite en même temps: se pourrait-il que elle, Katleen, mariée de longue date et mère de deux enfants, soit tombée amoureuse d’une femme?!
N’écoutant que son courage et son besoin de savoir, elle attrape son portable et appelle Aurélie.

Le soir même, elles se retrouvent comme à leur habitude autour d’un verre de vingt… et finissent enlacées dans le lit d’Aurélie!
Leur histoire d’amour, gardée secrète au début, va durer deux ans.
Entre temps, Katleen quitte son mari, et ses enfants apprennent à composer avec leur…belle mère: « l’amoureuse de maman »!
A côtoyer Aurélie, Katleen a changé du tout au tout, devenant sans s’en apercevoir la femme dont avait toujours rêvé son mari: assumant totalement sa féminité, son pouvoir de séduction, sa sexualité…
(…)
Deux ans plus tard, fraîchement séparée d’Aurélie, et forte d’une expérience qu’elle n’eut pas crue possible auparavant, elle se rendit, extrêmement sensuelle, chez son mari, pour lui proposer de retenter la vie de famille.
Tout d’abord ébahi par la proposition mais plus que séduit par les changements opérés sur celle qui était restée sa femme (ils n’avaient pas divorcé) et qu’elle ne devait à aucun homme, il accepta.
Depuis ce jour, le couple jadis malmené se porte au mieux et vit de tendres et voluptueux moments.
Aurélie est toujours la bienvenue chez eux, les enfants l’adorent, et le mari de Katleen lui sait gré du miracle opéré sur sa femme…



Car finalement, s’il n’y avait pas eu cette longue relation homosexuelle, leur couple serait bel et bien mort!
A vivre cette expérience, chacun y a gagné en ouverture d’esprit, en don de soi, en véracité.
Amour, quand tu nous tiens, peu importe comment! Le tout est d’oser, oser goûter à ton nectar…

Stéphanie Bellido

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