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| Pas la peine de l’appeler, elle ne répond jamais… |
Une nouvelle de Stéphanie Bellido
Illustrations Cécile Chopin
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Mue par la forêt avoisinante et l’air ambiant, Galice s’en est allée grimper aux arbres. Ces arbres qui appellent au vagabondage les âmes avides d’anonymat, ces « arbres-abris pour les oiseaux »: la garantie du nomadisme, ces arbres qui sont absolution, respiration, divine réconciliation entre nature et corps. Des « arbres-sauvegarde »... Galice oublie qu’elle est en ville, le bois du château d’Henri IV la catapulte en un ailleurs exquis où elle est vierge et saine, où la nature est reine et elle sa suivante, où son sourire est large à l’image de sa foi, où la vie prend un goût de groseilles écrasées, de miel ambré, d’eau d’orage avalée bouche ouverte vers le ciel, de figues, de noisettes, de l’iode des fruits de mer...

Galice casse systématiquement ses lunettes de soleil, porte capuche plutôt que parapluie par peur de le perdre- on perd moins aisément sa capuche-, oublie un nom de pays dès qu’elle l’a entendu, veut constamment être ailleurs et, quand elle est ailleurs, rêve d’un autre ailleurs. Elle répond au téléphone sans prodigalité, ne cherche pas la compagnie, oublie parfois de mettre une culotte, adore l’eau de rivière, revigorante à souhait, a soif des quatre horizons indistincts que, dans la caraïbe, on appelle Miquelon, entend sa voix intérieure plus que les voix courantes.
Elle sait qu’il en sera ainsi tant qu’elle n’aura pas fait l’infâme sacrifice de délaisser ses proches pour s’en aller rejoindre « les siens ».
Facile à dire en soi, cruel dilemme en faits, crucial choix en actes.
Père, mère, soeur, frère, fils, neveux, filleule, belle-fille, fiancé, amies, amis…
Comment leur faire entendre que l’amour est intact quand l’intégration se fait « autre part », avec des « inconnus » dont on ne connaît pas même un rudiment de langage ?
Soi-disant inconnus car, en vérité, il n’en est rien si l’on maîtrise le langage du coeur (plus universel que tous les autres et moins utopique que l’Espéranto) et Galice le maîtrise, elle en a maintes et humbles fois donné preuve.
Mais où se situent exactement « les siens » ? C’est ce que Galice, pour l’heure, ignore : elle ne se décide pas, écoute ses battements, les vibrations de l’évidence… Les Zoés ? Les Bochimans ? Les derniers indiens consanguins de Dominique ? Les Hommes Bleus du désert ? Les Aborigènes du Bush ? Les intouchables en Inde ? Les paysans de Casamance ? Les petites soeurs des pauvres en tout coin de la terre ? Les écoles dissidentes d’Afghanistan ?
Galice tremble et respire pour chacun de ces peuples à raisons variables mais à densité égale.
Surtout, elle n’assume d’imposer à son fils ni cette qualité de vie au plus proche du « rien » et, paradoxe, du « Tout »,… ni une séparation précoce entre elle et lui.
Pour tous les autres, elle a des arguments mais son fils
est celui qui la retient.
Elle pense alors que c’est bonne cause, qu’elle n’est
pas prête encore à se dénuer du faux, qu’elle a à faire
ici encore une décennie, le temps qu’à dix neuf ans,
son fils sache choisir, en sa libre conscience, s’il veut la suivre ou non.
Enfin, si Dieu lui prête sa vie, elle aura eu, d’ici là, le temps de choisir qui « rejoindre ».
Le temps aussi, malheureusement, pour que certaine de « ses » tribus, déjà en voie d’extinction, l’aient eu
pour disparaître.
En attendant, elle tente d’être dans la société sans rien oublier de sa propre voie; cela donne certains décalages
parfois cocasses, souvent déprimants.
Outre certaines qualités indéniables tel son don d’empathie,
Galice possède, aux yeux des « autres », quelques
tares, par exemple celle de ne jamais emporter
son portable avec elle. Son ordinateur, oui mais son
téléphone non. Elle s’obstine à imposer à son mobile
une existence de sédentaire.
Est - elle la victime consentante d’une certaine arriération
temporelle, d’une phobie de la technologie ? Ou
bien victime de sa fâcheuse peur d’égarer les choses ?
De cette fameuse tendance à l’oubli qui fait que, juste,
elle n’y pense pas ? Eprouve-t-elle l’angoisse de laisser,
malgré elle, l’immatériel engloutir le matériel si elle le
côtoie trop ?
Sans doute un peu de tout ça mais, essentiellement, le
besoin viscéral de solitude, inviolable et brutal, que
requiert depuis l’enfance l’état d’esprit de Galice.
GALICE : Etat autonome du nord espagnol.
Autonome, parfaitement, comme un port de transit…
Autonome, Etonnée, Intègre, Olfactive, Urgencière et
le Y aux grecs, voici Galice par voyelles qualifiée.
Il n’empêche qu’il y en a un qu’ennuie considérablement cette manie d’immobilisme téléphonique : ce « un » se prénomme Icare, il est le fils de Galice.
Lui
aussi a un portable et tente en vain de la joindre
depuis plus de trois quarts d’heure. Elle devait le prendre
devant la piscine au sortir de son entraînement ;
elle l’a, comme souvent, oublié.
Les contingences du quotidien ne viennent jamais simplement à Galice, il lui faut les ingérer longuement
pour espérer s’en souvenir par elle-même.

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Pourtant,
elles se rappellent à elle comme des mouches en campagne,
envahissantes et permanentes, dont ni soufre
ni glu ne viennent à bout, machette retournée dans la
plaie de l’incapacité…
Incapacité à vivre le temps qui passe, le corps qui se
demande pourquoi il se tient droit et l’âme projetée au delà de frontières inconnues à ce jour, du moins par
vous et moi…
Contre les mouches, tenter l’éco-barrage à insectes
associé au miel des coquelicots répulsifs.
Contre les contingences,… Fuir !
(…)
Pour voyager, Galice a chanté toute la journée, du lever
jusqu’au mitan où elle s’est tue
pour déjeuner –mais les chants
continuaient, intérieurs jusqu’à présent où, sous sa
douche, entre deux grappes de
mélodies, elle entend strider le
téléphone. Alors, tout d’un coup, elle se souvient : « Mince ! Icare! ».
Elle se précipite hors du jet mousseux, réduit à néant
l’eau chaude qui, du pommeau, s’échappait en ondes
puissantes le long de sa nuque, ne se sèche pas, enfile
une tunique longue et verte et prend le temps d’enrouler
une serviette propre autour de ses boucles trempées.
La voilà dans sa Diane, elle démarre, tombe sa serviette
et ouvre la capote pour sécher au vent ses cheveux.
Le soleil de soirée chauffe encore sans étouffer, elle se
prépare aux foudres d’Icare que, grâce à une nature
aimablement tournée et une faculté à recycler les
humeurs de chacun en un humus heureux, elle ne
craint guère.
Si « les autres » ne s’habituent toujours pas à ses
répétitions d’oublis ni à la permanence de son état
nébuleux, elle a, pour sa part, apprivoisé les vives
réactions de ses proches et s’est entourée d’une bulle
invisible à l’oeil nu et connue d’elle seule, bulle de survie
qui lui permet de se sentir vibrante dans les chaos
ambiants.
Car Galice voit le chaos partout et, sous des aspects
tolérants, méprise ce qui n’est pas « Être », selon un
code établi au prorata de ceux qu’elle s’accordeà nommer « les poumons de la planète » : tribus diverses
et uniques qui ont en commun de vivre à leur
place dans un univers naturel que s’obstinent à dénaturer les majorités
mondiales au pouvoir
ainsi que des promoteurs
de tous bords,
dont la stupide cupidité constitue un
moteur criminel.

Difficile, voire impossible,
de lutterà force égale, le combat est perdu d’avance, non loyal,à deux vitesses, à moyen terme meurtrier.
Pleurer, est-ce tout ce qu’il nous reste ? Les yeux pour
pleurer et non plus pour VOIR ?
Non voyants par dépit, aveuglés d’impuissance, réduits à subir sans mot dire l’hécatombe planétaire… Où va le Monde ?
(…)
Alors, Galice a chanté tout le jour.
Comme les oiseaux, sensiblement soucieuse de rester à sa place, elle s’est accaparé un espace aérien pour y
semer des notes, des sons, de l’harmonie.
Galice a belle voix, profonde et personnelle.
Ses yeux, de même augure mais brûlés de soleil, mettent
un voile troublant entre elle et l’extérieur. C’est
faute aux lunettes solaires, posées sur le siège conducteur
de la Diane et qu’elle écrase par mégarde. Cecià chaque paire achetée et, expliquant cela, elle n’en
achète plus, se brûle les yeux...
Elle n’a pas mis de dessous, enfilant à même sa peau
mouillée la longue tunique espoir. Elle se prend à souhaiter
n’avoir aucun malaise ou accident qui révèlerait à autrui sa nudité passagère; elle se gare habilement
devant un Icare agité et vociférant, elle pense qu’il est
superbe de la fougue de ses neuf printemps; elle
chante toujours, à ressuscite-tête.
Icare se calme aussitôt, la voix de sa mère quand elle
chante ses mélopées manouches l’apaise sans qu’il se
l’explique. Cela le met en rage un peu mais il sourit de
ce pouvoir, cet ascendant d’elle sur lui, depuis la naissance
lui semble-t-il. C’est cette voix qui a, de tout
temps, maîtrisé ses faims, ses chagrins, ses douleurs,
ses insomnies… Une voix stabilisante.
Aussitôt rendu à de meilleurs ressentis, Icare saute
prestement aux côtés de sa mère, leste à pardonner, à
l’embrasser, à lui raconter son entraînement de sauts
et plongeons.
Il dit que, grâce à l’acrobatie aquatique, il n’a pas
besoin d’attendre que lui poussent des ailes, il en a
déjà, et plutôt deux paires qu’une.
Galice l’écoute avidement, elle sait que ces échanges ont la beauté de l’éphémère, elle ne les en savoure que plus.
Dans sept mois, le compteur de son fiston passera aux
dizaines, et vogue la pilotine…
A suivre...
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| Stéphanie Bellido |
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